XXL - Pierre Rollet : ''Quand j'étais petit, j'étais terrifié par les vagues''

Oxbow annonce la sortie d'un film-documentaire sur le jeune chargeur basque et sa passion pour les grosses vagues.

- @oceansurfreport -


Belharra, jeudi 29 octobre. Il est à peine 12h lorsque Stéphane Iralour lance Pierre Rollet, un jeune homme qu'il a toujours couvé et guidé sur le haut-fond basque, sur ce qui restera comme "la plus belle ligne engagée que j'aie jamais vue à Belharra" de l'avis de Peyo Lizarazu, le taulier de l'endroit, et "la plus grosse [qu'il] a eu sur ce spot", selon le principal intéressé. Au large de la Corniche Basque, le surfeur bayonnais s'apprête alors à dévaler une gigantesque face générée par la tempête Epsilon, et brossée par un léger vent d'Est.

Les images de ces longues secondes à descendre la pente infinie du haut-fond rocheux resteront à jamais gravées dans la mémoire du surfeur de 26 ans. Elles figureront aussi dans un film-documentaire consacré à sa passion pour le surf de grosses vagues. En effet, depuis plus de trois ans, les caméras des équipes Oxbow suivent le jeune chargeur aux quatre coins du monde. De Mavericks (Californie) à Jaws (Hawaii), de Nazaré (Portugal) à son Pays Basque natal, ce long-métrage de 52 minutes dressera le portrait intimiste d'un personnage singulier qui surfe beaucoup plus qu'il ne parle.

À l'occasion de la sortie d'un focus exclusif au sujet de Nazaré, Pierre se confie sur son rapport au surf de grosses vagues, la situation actuelle de la discipline et sur l'objet de ce documentaire qui sortira en 2021. Interview d'un homme qui met en avant ses avis à contre-courant et ce, sans langue de bois.


Surf Report : Comment l'idée de ce film-documentaire est-elle née ?

Pierre Rollet : Elle est née d'une volonté de raconter mon approche différente du surf de grosses vagues. Quand je m'entraîne, certes je vais à la salle et je travaille l'apnée en piscine, mais je fais surtout du trail en montagne avec mon frère, du vélo de route... Tout ce qui touche à l'outdoor. Et quand j'ai un peu de temps libre, je vais pêcher à la mouche. Aujourd'hui, on résume le surf de gros à acheter un gun, un gilet, regarder les prévisions météo et se mettre une montée en allant à l'eau. Mais c'est beaucoup plus que ça. Il faut être préparé, interpréter les houles et choisir le bon endroit. J'ai voulu faire un film différent, à mon image, et qui retrace tout mon parcours outdoor. Le teaser sur Nazaré (voir ci-dessus), il va plaire ou pas plaire. Et il va peut-être y avoir des gens surpris.

Quel en sera l'objet ?

Retracer mes dernières années dans le surf de grosses vagues, de ma toute première nomination aux XXL Awards à Nazaré jusqu'à aujourd'hui, en passant par mon souhait d'intégrer le Big Wave Tour. Je veux vraiment mettre en avant le fait qu'on s'éclate, qu'on prend notre pied. Je ne fais pas du surf de grosses vagues pour mettre une photo sur mes réseaux sociaux le soir, ou parler d'un wipeout pendant des heures. Beaucoup de choses sont sorties sur Nazaré par exemple. Et on voit beaucoup de films de 30mn où 25mn sont consacrées à la préparation physique, à des interviews de personnes qui disent qu'on risque notre vie... Ce documentaire, ce sera un vrai film de surf.


Ce projet se concentre sur ta passion pour les grosses vagues. Quand a eu lieu de ce déclic et quelles personnes y ont contribué ?

Quand j'étais petit, j'étais terrifié par les vagues. Je ne voulais surfer qu'à Hendaye, et ne pas mettre un pied ailleurs. Autant dire que je partais de loin ! Et c'est Eric Termeau qui m'a d'abord poussé à reconquérir des vagues de 80cm. Plus tard, j'ai été pris de fascination pour les guns et le matériel en général. Et puis, je me suis dit que c'était couillon d'adorer ces planches et d'avoir peur des vagues. Mais le véritable déclic, je l'ai eu avec Éric Rougé et Stéphane Iralour.

Comment ça s'est passé ?

Je me rappelle de ma toute première fois en tow-in à Anglet avec eux. Et surtout de ce fameux texto de Stéphane (Iralour) que j'ai précieusement gardé. Il est simple : "Belharra demain, tu veux venir ?" Le truc est parti de là, et à Belharra, j'ai retrouvé l'ambiance que j'avais perdu avec le surf de compétition. Belharra, c'est une bande de potes avec qui tu vas surfer. Et après la session, qui se retrouve et rigole autour d'une table avec un bon repas.

Il y a un passage incontournable, une vague pour laquelle tu as consacré de l'énergie et beaucoup de temps, c'est Nazaré. Qu'est ce qui te pousse à aller là-bas ?*

Nazaré, c'est un endroit mythique. J'ai été la première fois là-bas avec Stéphane (Iralour), il y a un bon paquet d'années. J'ai adoré cette ville, ce spot. Et découvrir ça avec les copains, Justine (Dupont) et Julian (Reichmann), c'était quelque chose. Nazaré est un terrain d'entraînement incroyable et qui offre une marge de progression extraordinaire, il y a tout le temps des vagues ! À force de surfer là-bas, on a l'oeil qui s'habitue rapidement à voir des grosses vagues. On surfe aux côtés des meilleurs et on apprend constamment de ses erreurs. La plupart des surfeurs utilisent des 10', des 10'6''. Moi je suis en 9'4''. Et c'est toute cette approche un peu différente que j'essaie de développer, petit à petit, en passant beaucoup de temps dans l'eau. Je suis aussi quelqu'un de curieux, et ça m'arrive de rester des heures sur le jet-ski pour regarder le placement des autres surfeurs à l'eau, et de comprendre leur attitude.


Nazaré est l'endroit qui divise le plus la communauté des surfeurs de gros, notamment avec la question de la sécurité, la surmédiatisation et ses conséquences. Quel est ton opinion sur ce spot ?

(Il réfléchit...) Peut-on vraiment parler de surmédiatisation ? Je ne sais pas. C'est le début de la médiatisation du surf de gros, on a pas le recul nécessaire pour juger de ça. Et ce serait débile de ma part de pointer du doigt la médiatisation, alors que c'est bien pour nous, pour moi. En revanche, je vais à Nazaré pour m'entraîner, m'éclater et surtout, être meilleur chaque session. Alors qu'en effet, il existe beaucoup de surfeurs qui rêvent d'aller là-bas pour faire un tout droit et en parler pendant des mois. Chacun son délire.

C'est une minorité ?

Une minorité... Ils sont pas mal à faire des "one shot" et à en parler longtemps. La vraie question, c'est "est-ce qu'un big wave rider, c'est un mec qui prendre une seule grosse vague dans sa vie ?" C'est un des sujets tabous. Comme celui de la sécurité. Et même si moi ça ne me dérange pas de dire ce que je pense, on peut vite se faire taper sur les doigts. À Nazaré, la sécurité est hyper importante. Il faut un gilet tout le temps, car on peut rapidement se retrouver dans une situation catastrophe. Mais les jours de très gros swells, les problèmes sont vraiment rares car tout le monde est équipé. On fait des heures de conduite sur les jet-skis, et c'est quelque chose qui doit encore être travaillé et développé. Je pense que tout ça évolue et qu'aujourd'hui, de plus en plus de personnes préfèrent payer une sécurité plutôt qu'un photographe. Les choses vont dans le bon sens. Mais l'accident est vite arrivé, ça a même été le cas pendant la compétition en février dernier (Alex Botelho et Hugo Vau lors du Nazaré Tow Surfing Challenge, n.d.l.r).

Que retiens-tu de cet incident ?

De mon opinion, je ne trouvais pas bon de le médiatiser après-coup car ça causait du tort à Hugo Vau, qui faisait la sécurité d'Alex (Botelho) sur le jet-ski. Tout le monde a dit que son choix était débile, mais est-ce que les gens qui ont commenté cette action se sont déjà retrouvés sur un jet-ski à Nazaré ? On sait que ça peut arriver, c'est un sport à risques. Il faut savoir que Hugo et Alex, ce ne sont pas les pinpins du coin qui arrivent sur un spot et font n'importe quoi. Ils sont toujours à l'eau, ils s'entraînent énormément... Pour moi, il y a deux ans, Hugo Vau a pris la plus grosse vague jamais surfée à Nazaré. J'étais à côté sur le jet-ski à ce moment-là. Et jamais de la vie je n'aurais pris la corde, même si on m'avait promis la plus grosse médiatisation de ma vie. Je ne suis pas une tête brûlée.


De ton point de vue, te considères-tu membre de cette communauté de surf de gros, qui participe aux compétitions WSL ? Ou alors justement en marge, avec des intérêts et des objectifs différents ?

Mon objectif, il est clair et tourne en boucle dans ma tête, c'est d'intégrer le Big Wave Tour. J'ai été un compétiteur et en quelque sorte, j'ai été formaté à la compétition. Aujourd'hui, j'ai envie de retrouver ça. Donc oui je fais partie des surfeurs qui participent aux compétitions. Et le Nazaré Challenge, ça a toujours été mon rêve.

Et tu penses partager le même esprit ?

Je ne connais pas très bien les gars, mais je pense que oui. Après, dans l'approche du surf de gros, je me retrouve davantage dans un Twiggy (Grant Baker, n.d.l.r) que dans un Billy Kemper. Même si avant d'aller à Jaws, j'ai regardé pendant des milliers d'heures de vidéos de lui pour analyser son entrée en vague. Mais mon approche, bien au-delà, je l'ai imprimé et copié sur des personnes comme Stéphane (Iralour), Peyo (Lizarazu)... Des gens de chez nous qui s'entraînent dur pour surfer des grosses vagues. Je ne l'ai pas oublié.


Jaws, Mavericks... Ce sont des endroits particuliers pour toi. Cependant, tu accordes une place importante aux spots d'Europe, sans nécessairement courir le monde au moindre swell...

Je ne cache pas que sur mon téléphone, j'ai tous les sites météos avec toutes les grosses vagues du monde entier (rires). Et je regarde ça tous les jours, dès que je me lève le matin. Mais c'est vrai que surfer à la maison, c'est quelque chose qui m'éclate. L'an dernier, j'ai fait le choix d'aller à Avalanche (Guéthary) alors qu'il y avait le premier gros swell de l'année à Nazaré. Je suis resté toute la journée à l'eau et j'ai pris un plaisir fou, même si ça a pas mal étonné les personnes avec qui je surfe d'habitude à Nazaré. Pour autant, je n'ai eu aucun regret. C'est ici qu'on a commencé, il ne faut pas l'oublier. C'est bien de courir à Nazaré, un peu partout dans le monde, mais on a aussi des vagues d'exception chez nous. Et les sessions parfaites sont rares, alors ce serait dommage de les rater.

Ces missions de proximité ont-elles une résonance particulière pour toi ?

En habitant dans les Landes et après avoir été à Nazaré, j'ai découvert la Nord (Hossegor). Je n'y avais jamais mis un pied avant, et il faut dire que c'est une sacrée vague. Quand tu surfes le matin à marée basse à la Nord avec tous les gens que tu connais et que tu finis la marée haute à Guéthary, est-ce que vaut pas tous les spots de grosses vagues au monde ? Là est la question.

Ce film-documentaire a-t-il pour objectif de faire passer un message, en l'occurrence le tien ?  

Il y aura du surf, mais il y aura aussi de la pêche à la mouche. Je veux réunir toutes les images et tous les témoignages possibles pour faire quelque chose qui me ressemble. Le film fait passer un message, mais de manière naturelle.


* : l'interview a été réalisée avant l'annonce de l'interdiction de surfer à Nazaré (voir par ailleurs).

Notes : Sortie du film-documentaire prévue en 2021. 

Photo à la une : ©Greg Rabejac/Oxbow       
Mots clés : pierre rollet, documentaire, belharra, nazaré, pays basque, oxbow | Ce contenu a été lu 8806 fois.
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